Intervention de Gérard Mestrallet au colloque « Earth Dialogues »
Dialogues pour la terre
 
« mondialisation et développement durable : l’éthique est-elle le maillon manquant ? »
 
jeudi 21 février Palais des Congrès de Lyon
 
 
 
 
 
Monsieur le Président,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Sénateur-Maire,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
 
 
 
C’est un grand honneur pour moi et pour les 200 000 collaborateurs du Groupe que je représente de venir m’exprimer devant vous et de témoigner, en tant que chef d’entreprise, mais aussi comme citoyen du monde à ces Dialogues pour la terre.
 
Nous étions ensemble ce matin même à Paris avec le Président Gorbatchev pour signer un partenariat sur le bassin de la Volga dans le cadre de son beau combat « Water for peace ».
 
L’action de Michaël Gorbatchev depuis presque 10 ans à travers Green Cross a été fondamentale dans la prise de conscience et la mobilisation de tous pour le développement durable et la protection de l’eau.
 
Par les enjeux dont nous allons débattre,  nous voyons bien qu’au delà des horizons, nous nous retrouvons tous sur un même constat :
 
Nous vivons un tournant essentiel de notre histoire où le développement durable devient une priorité, un défi majeur pour le siècle qui s’ouvre.
 
Vous posez une série de questions fortes et cruciales. Des questions sur l’éthique et les valeurs dans la mondialisation.
 
 
·      Quel témoignage vous apporter … quelles propositions concrètes puis-je proposer dans ce débat  en tant que chef d’entreprise d’un Groupe mondial, confronté tous les jours par la nature de nos métiers –l’énergie, l’eau, l’environnement - au formidable enjeu du développement durable ?
 
·      Quel regard porter comme citoyen du monde sur ces enjeux ?
 
 
 
Jamais, la dérive économique des continents – entre pays pauvres et pays riches – n’a été aussi forte.
 
Ma conviction personnelle est forte : il n’y aura pas de développement durable sur le globe, si nous n’abordons pas, de front et résolument, ces écarts croissants entre le Nord et le Sud.
 
Les entreprises ont besoin de repères. Pour les entreprises, il n’y aura pas de croissance stable et d’efficacité économique durable s’il n’y a pas un plus grand souci de protection de l’environnement, une plus grande conscience de l’équité sociale, à l’échelle des continents, mais aussi à l’échelle locale, des valeurs fortes et partagées, au premier rang desquelles nous avons décidé, il y a 5 ans, de faire figurer l’éthique.
 
 
 
Il y a 3 ans, nous avons créé un comité international composé de hautes personnalités indépendantes, pour réfléchir avec nous sur les défis d’approvisionnement en eau dans le monde.
 
C’est en m’appuyant sur leurs travaux que j’ai récemment adressé un appel « la vraie bataille de l’eau, celle de l’eau pour tous ». Cet appel, je l’ai adressé à tous les chefs de gouvernement et à 2500 personnalités à travers le monde.
 
C’est un appel inhabituel de la part d’une entreprise privée. Nous avons recueilli un écho considérable.
 
 
Quel est son sens ?
 
Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes n’ont pas un accès satisfaisant à l’eau potable. Dans 25 ans, ils seront 3 ou 4 milliards. Chaque jour 30 000 enfants meurent de maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau.
Le conseil mondial de l’eau a chiffré les investissements à réaliser par an à 180 milliards de $ pour aboutir en 2015 à une situation satisfaisante. Nous en sommes bien loin !! et la situation globale ne s’améliore pas.
 
 
Pourtant, les moyens d’agir existent.
 
Il faut d’abord des mesures simples. Economiser l’eau, réduire les fuites des réseaux, gérer de façon plus rationnelle l’irrigation. Stopper la pollution des eaux.
 
Pour réaliser ces investissements et apporter à tous une eau de qualité, il nous faut recourir à de nouvelles méthodes de gestion, conjuguer financements privés et fonds multi-latéraux, promouvoir le partenariat public-privé, solution la plus adaptée pour les pays en développement.
 
A chacun son rôle
 
L’initiative, la décision, le contrôle sont le rôle du politique.
 
L’exécution et la gestion sont celui de l’entreprise.
 
Les technologies existent. Nous les avons expérimentées dans certaines des plus grandes villes du monde occidental comme du monde émergent ainsi que dans les quartiers les plus pauvres de la planète. Parmi les personnes que nous desservons en eau, 9 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté. Nous les desservons , c’est notre métier, notre devoir, notre honneur.
 
Les populations urbaines qui n’ont pas l’eau courante sont dépendantes des porteurs d’eau, qui vendent cher une eau de qualité incertaine.
 
La réalité que nous avons découverte est que plus vous êtes pauvres, plus l’eau est chère et polluée. Là est le scandale.
 
En reliant ces populations des bidonvilles à des réseaux d’eau, en concertation avec elles, en les associant parfois à la réalisation des équipements et en nous appuyant sur des ONG, nous divisons le prix de l’eau par 10 et parfois par 50. Nous divisons par 2 la mortalité infantile.
 
Une de nos grandes fiertés est d’avoir pu connecter en 6 ans à Buenos Aires 1,6 million de personnes au réseau d’eau et près d’un million au réseau d’assainissement sans augmenter le prix de l’eau.
Nous avons investi 1,5 milliard de $ dans des installations que nous gérons en concession mais qui sont la propriété des autorités publiques.
 
En outre, en Argentine, à Buenos Aires, en Colombie, à Santa Fe, nous assurons dans les pires difficultés la continuité de notre mission. Nos 11 millions de clients continuent tous les jours d’avoir l’eau, malgré la crise.
 
Aujourd’hui, il faut que la communauté internationale se mobilise.
 
Beaucoup ont peur de la privatisation de l’eau, de sa transformation en bien marchand.
 
Cette crainte est légitime et compréhensible. Il faut y répondre.
 
Pour notre part, nous avons 3 principes.
 
1-   l’eau est un bien commun. Nous sommes opposés à la privatisation de l’eau, comme produit. L’eau n’est pas une marchandise. Nous avons refusé de participer à la bourse de l’eau proposée par Enron. Nous ne vendons pas un produit, nous assurons un service aux populations.
 
2-   Nous ne sommes pas pour la privatisation des infrastructures de l’eau dans les pays en voie de développement. Nous sommes pour le partenariat public-privé dans lequel les infrastructures qui restent la propriété des collectivités publiques sont confiées à l’opérateur privé le temps du contrat. A lui de les entretenir et de les améliorer.
 
3- Le droit universel de l’accès à l’eau pour tous doit être reconnu. Il n’est pas hors d’atteinte.
 
 Les populations défavorisées attendent des réponses immédiates. Ce combat pour l’eau a besoin de toutes les énergies, au-delà des clivages.
 
Voilà ce qu’un chef d’entreprise privée, multinationale et rentable vient vous dire.
 
Voilà ce que nous essayons de faire, avec modestie, mais avec conviction, voilà notre engagement. Voilà notre contribution aux Dialogues pour la Terre.
 
Les entreprises peuvent, elles aussi, être citoyennes du monde. Elles ne sont pas uniquement là pour créer de la richesse et des emplois. Elles peuvent également participer au débat qui est le votre.
 
On a opposé ces jours-ci le monde de New-York et celui de Porto Alegre.
 
Nous appartenons au monde de New York : nous y sommes cotés, nous sommes une entreprise mondiale avec des actionnaires. Nous avons 10000 collaborateurs américains.
 
Mais, nous vivons aussi dans le monde de Porto Alegre. 25000 de nos collaborateurs vivent, travaillent en Amérique du Sud et alimentent en eau 35 millions d’habitants. La nature de notre activité est d’apporter des services essentiels, à tous, donc aux plus pauvrescombler les inégalités. Nous transférons nos compétences, nos technologies à nos partenaires, les collectivités publiques en Amérique, en Asie, en Afrique, en Océanie et in fine aux hommes et aux femmes qui y vivent. Pour nous, la mondialisation, c’est cela.
 
On doit concilier ces deux visions. Et les valeurs, l’éthique sont le ciment fondamental de cette réconciliation. Nous n’y sommes pas encore.
 
Aujourd’hui, nous devons également concilier des vitesses de temps différentes :
-       le temps immédiat des marchés financiers,
-       le temps des hommes, des organisations, de l’industrie,
-       le temps de la nature
 
Les valeurs, l’éthique, le développement durable nous permettront de les concilier.
 
Comme chef d’entreprise, je place la rentabilité et la responsabilité sur le même plan.
 
Merci.